• Des lectures à voix hauteExtraits de Nouvelles de Maupassant.

    Les élèves s'entraînent à lire à voix haute.

    Une famille

     

     

     


  • Espoir...Zara but son thé avec colère, elle avala de travers et se mit à tousser, tellement qu'elle en eut les larmes aux yeux. Elle partirait. Ça lui éviterait au moins d'écouter traîner les pantoufles de sa mère. Les mères des autres avaient été sous les bombardements, quand elles étaient petites, et pourtant elles parlaient, même si la grand-mère disait qu'une bombe pouvait rendre un enfant muet de frayeur. Pourquoi fallait-il que ce soit précisément sa mère à elle, qui ait été effrayée à ce point par les bombes ? Zara partirait. Elle ramènerait à la grand-mère énormément d'argent, voire un téléscope. On verrait ensuite si la mère aurait quelque chose à redire, quand elle rentrerait avec la valise pleine de dollars, avec lesquels elle se payerait des études, qu'elle serait médecin en moins de deux et qu'elle leur trouverait un logement individuel. Elle aurait sa propre chambre, où elle pourrait étudier dans le calme, préparer ses examens, et elle porterait une coiffure occidentale, des bas qui font briller les jambes, tous les jours, et la grand-mère pourrait chercher la Grande Ourse avec le télescope.

    Purge, Sofi Oksanen


  • [Sans titre]

    Il y avait tant de choses que je ne savais pas quand je suis parti.

    Et tant de choses que je savais.

    Je n’avais pas l’habitude d’écrire. Maman me tannait tout le temps pour que j’envoie des petits mots de remerciement à la famille quand on recevait des cadeaux d’anniversaire ou de Noël – une famille qui ne venait jamais nous voir et qu’on n’allait jamais voir. Mais au Vietnam, le courrier, c’était le truc qu’on espérait tous. Qu’on appelait de tous nos vœux. Il n’y avait pas de cabines téléphoniques. Si on voulait recevoir une lettre, il fallait d’abord en expédier une. Je me montrais prudent lorsque j'écrivais à ma mère. Je ne voulais pas l’inquiéter ; ce que je ne pouvais pas lui dire, je le disais à Bill. Et pour la première fois de ma vie, j’ai terminé mes courriers par « Je t’aime ».

    Je n’ai pas écrit à Rosemary et Ernie. Je ne leur ai même pas dit au revoir. C’est nul, surtout après tout ce qu’ils ont fait pour moi. Je me doutais bien, quand j’avais signé, qu’ils tenteraient de me raisonner. Or je ne voulais pas. Je n’avais pas un sou en poche et il fallait que je trouve un moyen de me tirer d’Olina.

    Les Morriseau ne se sont jamais vraiment étendus sur leur expérience dans l’armée. Rosemary en parlait un peu. Ernie, presque pas. Il avait des médailles mais je ne les ai jamais vues. Souvent, je l’imaginais sous les traits d’un de ces gars dans les films sur la Seconde Guerre mondiale qu’on regardait avec Bill. John Wayne se battant pour sauver sa peau à Bataan. Des histoires de tripes et de gloire.

    Les tripes, c’est pas ça qui manque ici, mais la gloire, mon cul. Il y a des tripes couvertes de mouches. Des tripes mouillées par la pluie. Des tripes sanguinolentes. Des longueurs et des longueurs de tripes. Tout le monde est trempé en permanence. J’ai les pieds enflés, en sang, dans mes bottes. Pourtant, vues de la base, à une certaine distance, les collines sont rudement jolies. On dirait le jardin d’Eden. Ce qu’elles étaient autrefois pour les gens qui vivent ici. Aujourd’hui, c’est plus qu’un putain de champ de mines. Un endroit que le lieutenant Miller appelle « surréaliste ». J’aime bien ce mot. Cette sensation d’être entre la réalité et l’irréalité.

     

    Mary R. Ellis, Wisconsin


  • Je veux être marin... - Dressez-le. C'est un sournois.

    L'enfant lève un instant les yeux. Accroupi dans un coin d'ombre de la chaumière, près de la cheminée, il regarde à la dérobée l'homme chargé de le dresser. Il ne voit qu'une silhouette massive se découpant sur le reste de jour qui filtre par la fenêtre. Il distingue un buste aux épaules carrées, une casquette trop petite pour une tête trop grosse. Il n'ose observer le visage. Sa vision reste fixée sur les mains énormes, écartées du corps, des mains aux doigts ouverts, aux paumes à le renverser d'une chiquenaude.

    L'enfant tremble, non pas de la peur des coups, mais de la crainte que le colosse à la casquette bleue refuse de l'embarquer. La mère verse un verre d'eau-de-vie au capitaine Cadiou. Elle répète :

    - C'est un sournois.

    De l'étable, par-dessus le bat-flanc de bois, jaillit le son d'un jet puissant : la soeur de l'enfant trait la vache dans un seau de fer, en faisant exprès beaucoup de bruit.

    Le capitaine avait annoncé sa visite. Il est arrivé tard. Il avait dû boire. Il parlait fort. Pour lui faire honneur, la mère avait mis sa coiffe du dimanche en batiste ornée de dentelle. Puisque c'est l'idée du gamin d'être marin, autant essayer d'en tirer le meilleur parti. L'homme avait toisé l'adolescent, tâté ses bras. L'enfant essayait de se grandir, de gonfler sa maigre poitrine. Le capitaine hésitait :

    - L'est pas grand, pour ses treize ans.

    - L'est résistant à l'ouvrage, affirmait sa mère.

    - C'est comment, son nom ?

    - Erwan.

    - C'est pas un nom de par ici.

    [...]

    Il songe :"Je serai marin. Dans trois ans, je gagnerai des cinq cents francs, comme Victor. Plus, si la morue donne. J'irai à Terre-Neuve. Je serai un homme."

    Victor avait dit, à son premier retour, en basculant son sac :

    - C'est dur.

    Mais ça ne peut pas être pire que son sort actuel. Depuis trois ans, sa mère l'a retiré de l'école du village où il avait appris à écrire, à lire, à compter. Elle espérait ainsi l'éloigner de la mer, en garder au moins un à l'écart des périls de Terre-Neuve.

    [...]

    Malgré l'inconfort de sa couche de bois, Erwan s'endort d'un coup. Au milieu de son sommeil, il sent un frôlement. Il rêve : Kiki est revenu. Le chat n'est pas mort. Il se cachait dans un recoin connu de lui seul. Le mousse étend la main pour le caresser, sent un pelage ras. Des dents aiguës mordent son pouce. Il hurle. A la lueur de la lampe, il voit : un rat énorme lui fait face, le scrute de ses petits yeux, puis, sans se presser, passe sur son ventre, disparaît par un trou du vaigrage.

    Les rats ont pris possession du navire. Le chat n'est plus là pour les confiner dans la cale. Chaque nuit, désormais, les rongeurs se montrent plus audacieux, grimpent dans les cabanes, tentent d'atteindre les pots de beurre. Les hommes doivent inventer des dispositifs, clore les vases en grès. Il ne suffit plus de lutter contre le froid, la brume, les vagues, les lignes et les exigences du capitaine, il faut encore se battre avec les rats.

     

    Les bêtes affamées attaquent la cambuse, déchiquettent les sacs, rongent, dispersent, saccagent. Les hommes ont déplacé les caisses de vivres, cherché par où les rats parvenaient à s'infiltrer. Pierre, le plus habile charpentier du bord, a colmaté les interstices, cloué ici, calfaté là. C'est à la soute à voile que s'en prennent alors les rongeurs. Le second découvre des filins, des toiles hors d'usage. Il soupçonne un nid où grandit une progéniture.

    - T'as qu'à y envoyer le novice et le mousse, décide le capitaine. C'est mince, ça se glisse partout.

    L'ordre réjouit Jean-Marie : il aime chasser les bêtes, les faire souffrir, les écraser. Erwan est terrifié. Il se souvient de son face-à-face avec l'énorme rat. Le novice le nargue :

    - T'as la trouille !

    Le mousse relève le défi. Les gamins s'arment d'une barre d'anspect, ces barreaux de bois dur qui servent à manoeuvrer le cabestan. Ils s'équipent d'un bougie et, cachant leur peur, pénètre dans la soute, un local bas de plafond, sans air, sans lumière, puant d'une senteur surie de filins moisis. Jean-Marie fiche la bougie sur une lisse. Pour une fois les deux gamins partagent la même terreur. Ils s'enhardissent, dépassent une glène, déploient un foc. Les rats bondissent, les agressent. A grands moulinets, les garçons frappent au hasard, cognent, écrasent la toile, piétinent. Au creux d'une amarre bien lovée, ils découvrent la nichée. Jean-Marie s'en donne à coeur joie sur les petits animaux qui poussent des cris aigus, il bouscule le cordage, lance des coups de sabot, indifférent à la mère qui montre les dents. Soudain, heurtée par un bras, la bougie tombe, s'éteint. Le panneau a été refermé, et seul un rai de lumière filtrant par un interstice combat la pénombre où brillent des paires d'yeux. D'une voix de fausset, Jean-Marie feint de fanfaronner :

    - Avoue-le que tu fais dans ton froc !

    [...]

     Jean-Michel Barrault, Mer misère

     


  •  

    Plaisir de lire...Reste la question du grand, là-haut, dans sa chambre.

    Lui aussi, il aurait bien besoin d’être réconcilié avec « les livres » !

    Maison vide, parents couchés, télévision éteinte, il se retrouve donc seul… devant la page 48.

    Et cette « fiche de lecture » à rendre demain…

    Demain…

    Bref calcul mental :

    446 – 48 = 398.

    Trois cent quatre-vingt-dix-huit pages à s’envoyer dans la nuit !

    Il s’y remet bravement. Une page poussant l’autre. Les mots du « livre » dansent entre les oreillettes de son walkman. Sans joie. Les mots ont des pieds de plomb. Ils tombent les uns après les autres, comme ces chevaux qu’on achève. Même le solo de batterie n’arrive pas à les ressusciter. (Un fameux batteur, pourtant, Kendall !) Il poursuit sa lecture sans se retourner sur le cadavre des mots. Les mots ont rendu leur sens, paix à leurs lettres. Cette hécatombe ne l’effraye pas. Il lit comme on avance. C’est le devoir qui le pousse. Page 62, page 63.

    Il lit.

    Que lit-il ?

    L’histoire d’Emma Bovary.

    L’histoire d’une fille qui avait beaucoup lu :

    « Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d’oiseau. »

    Le mieux est de téléphoner à Thierry, ou à Stéphanie, pour qu’ils lui passent leur fiche de lecture, demain matin, qu’il recopiera vite fait, avant d’entrer en cours, ni vu ni connu, ils lui doivent bien ça.

    « Lorsqu’elle eut treize ans, son père l’amena lui-même à la ville pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l’histoire de mademoiselle de La Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par l’égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et les pompes de la Cour. »

    La formule : « Ils eurent à leur souper des assiettes peintes… » lui arrache un sourire fatigué : « On leur a donné à bouffer des assiettes vides ? On leur a fait becqueter l’histoire de cette La Vallière ? » Il fait le malin. Il se croit en marge de sa lecture. Erreur, son ironie a tapé dans le mille. Car leurs malheurs symétriques viennent de là : Emma est capable d’envisager son assiette comme un livre, et lui son livre comme une assiette.

      

    Daniel Pennac, Comme un roman